Les Pasokon 8-Bit de NEC

Les ordinateurs japonais sont longtemps restés un grand mystère pour nous. Cela est principalement dû à leur côté très localisé, la plupart des modèles étant restés confinés sur l’archipel nippon. Les softs sortis sur ces ordinateurs ont été assez peu portés sur d’autres machines, et la forte quantité de titres pour adultes ont contribué à une certaine mauvaise réputation pour les « pasokon » (transcription phonétique de « Personal Computer » ou PC). Et pourtant… les ludothèques de ces ordinateurs rengorgent de titres passionnants, dont certains ont marqué l’histoire. Des sociétés telles que Falcom, Square, Enix, Hudson Soft, Compile, TechnoSoft… ont fait leurs premiers pas sur NEC PC-8801 ou Sharp MZ avant de connaître le succès que l’on connaît sur consoles. Raison de plus pour dépasser les préjugés et s’intéresser de plus près à ce pan méconnu mais ô combien passionnant de l’histoire du jeu vidéo…

Cet article se concentrera plus particulièrement sur les ordinateurs 8-bit de NEC. Leader de l’informatique grand public jusqu’à la fin des années 90, date à laquelle le standard PC d’IBM s’impose dans le monde entier, NEC a en effet posé la plupart des fondations sur lesquels le monde du pasokon s’est construit durant près de vingt ans. Et cette hégémonie commence avec les modèles PC-8001, PC-6601 et surtout PC-8801.

I > Historique

À la fin des années 70, à l’heure où les Apple II et TRS-80 commencent tout doucement à s’imposer aux États-Unis, l’informatique japonaise en est encore à ses premiers balbutiements. Les premiers modèles développés sur l’archipel (TK-80, Sharp MZ-80K ou encore Hitachi Basic Master) sont principalement destinés aux programmeurs amateurs et passionnés de nouvelles technologies, et très peu accessibles pour le grand public (tarifs élevés, montage difficile…). Quant aux modèles américains, leur coût à l’importation est prohibitif ; sans compter qu’ils sont totalement incapables d’afficher des caractères japonais. Aucune solution n’est vraiment viable pour les entreprises ou le grand public. C’est dans ce contexte que la Nihon Electronic Company, plus connue chez nous sous le nom de NEC, va plancher sur une commande gouvernementale, dans le plus grand secret : un ordinateur robuste et puissant, adapté au marché local, au prix le plus compétitif possible. Il s’agit pour le Japon de ne pas rater le virage de la massification informatique. L’enjeu est donc très important pour NEC, qui va s’assurer le soutien de Microsoft pour le développement d’un BASIC maison, le N-BASIC.

 

 

Tomio Gotou

Concepteur principal du PC-8001

Kazuya Watanabe

Chef de la division informatique NEC de l’époque

 

Le PC-8001 voit donc le jour mi-1979. Sa démonstration au Microcomputer Show '79 fait forte impression, et les pré-commandes affluent. Peu à peu, NEC crée des points de vente pour distribuer sa machine. De 7 boutiques en 1979, on passe à pas moins de 200 boutiques en 1983, avec près de 250 000 unités vendues. Le succès du PC-8001 s’attribue à son faible prix de vente, sa simplicité de mise en fonctionnement, et son BASIC standardisé puissant et flexible. Les lycéens apprennent la programmation en cours, et la presse dédiée fleurit. C’est à cette époque qu’apparaît une véritable culture de la programmation amateur (« doujin ») ; nombreux sont les jeunes passionnés qui envoient leurs listings dans des magazines tels que pIO, dans l’espoir de voir certains d’entre eux être édités en magasin.

   

Le produit fini, avec ses accessoires (double lecteur de disquette externe et imprimante)

Publicité de 1979

 

Les softs

On trouve un nombre assez réduit de jeux « professionnels » à l’époque (le Sharp MZ-700 est bien mieux doté en la matière, par exemple), même si quelques conversions plus ou moins officielles de jeux d’arcade (Space Invaders, Pacman…) pointent le bout de leur nez. Des éditeurs comme ASCII, Compac, Dempa, Pony Canyon ou Hudson Soft commencent toutefois à éditer des softs sur cassette.

 

   

The Dragon and Princess, considéré comme le 1er RPG japonais de l’histoire. Il alterne entre phases d’aventure textuelle et combats en mode graphique.

Space Mouse, un des classiques du PC-8001, disponible en premier lieu sous forme de listing BASIC. Il a récemment fait l’objet d’un remake sur Steam !

 

II > Diversification et update : les gammes PC-6001, PC-6601 et PC-8801

En 1981, NEC se diversifie. Deux nouveaux modèles entrent dans la gamme : le PC-8801 devient le « flagship » de la marque. Ce 8-bit très performant pour l’époque dispose, outre du nouveau BASIC N-88 (plus puissant et offrant des fonctionnalités nouvelles à la pelle) de capacités graphiques très supérieures (résolution de 640x200 avec 8 couleurs parmi une palette de 512) et est de ce fait capable d’afficher correctement les kanjis, ce qui en fait un argument de vente considérable pour les entreprises. Les premiers traitements de texte professionnels apparaissent. Parallèlement, le PC-6001, destiné aux petits budgets, dispose de capacités graphiques bien plus modestes mais se révèle idéal comme machine familiale de divertissement.

 https://jpc-retro.neocities.org/images/nec8bit/gotou-tomio.jpg  https://jpc-retro.neocities.org/images/nec8bit/gotou-tomio.jpg

Le PC-6001. Plus petit et avec des finitions plus « plastoc », il est clairement positionné comme un ordinateur familial bon marché.

Le PC-8801 original. Les lecteurs de disquette sont encore en option.

 

En 1985, la situation est un peu cacophonique puisque NEC ne propose pas moins de quatre modèles de 8-bits : le PC-8001 (dont les révisions MKII et MKIII, supposées le remettre à la hauteur face à la concurrence, peinent à convaincre), le PC-8801 et enfin le PC-6001 et sa variante « boostée » (mais toujours d’entrée de gamme) à savoir le PC-6601. Même si le 8801 est compatible avec le 8001 et le 6601 avec le 6001, cette situation n’est pas idéale. D’autant plus que la concurrence de Fujitsu et Sharp, dont les machines sont particulièrement séduisantes, commence à se faire sentir. L’entreprise passe alors un coup de balai et ne fabriquera dès lors plus qu’un seul modèle de 8-bit : le PC-8801. D’autant plus que la même année, NEC dégaine un atout de poids : la révision 8801 MKII-SR qui arrive sur le marché propose en standard une puce Yamaha YM2203, permettant la synthèse FM et donc la musique dans les jeux.

 

Publicité pour le PC-8801mkIISR, nouveau flagship de la marque. Le design de la machine inspire sérieux et robustesse, les deux lecteurs disquette sont intégrés en standard, et NEC n’aura de cesse de vanter la supériorité des capacités graphiques et sonores de sa machine. Le grand public sera très largement au rendez-vous.

 

Immédiatement, le PC-8801 va s’arracher auprès du grand public et la ludothèque de la machine s’étoffer considérablement. Jeux d’aventures textuels, conversions arcade, shoots, RPG, jeux de plate-formes… malgré un scrolling horizontal anémique, la finesse des sprites et la qualité remarquable de la puce sonore vont alpaguer un grand nombre de joueurs passionnés qui, encore en 2019, considèrent le PC-8801 comme la plateforme de jeux la plus influente de son époque, à égalité avec la Famicom de Nintendo (connue comme la NES sous nos latitudes). Même quand le modèle 16-bits de la marque, le PC-9801 (déjà en vente mais principalement dédié aux entreprises et encore trop cher) va commencer à s’imposer, la demande massive pour le PC-8801 conduira NEC à en continuer la fabrication jusqu’en 1989, en le révisant régulièrement. Quant aux programmeurs amateurs, ils continueront à exploiter la machine dans les années 90.

À noter que, du fait des meilleures capacités graphiques et de l’absence totale de censure ou de contrôle de contenu sur cette machine, le PC-8801 deviendra terre d’accueil pour de nombreux softs érotiques à contenu de plus ou moins bon goût. Certains sont cependant de bons jeux qui vont plus loin qu’un simple prétexte à de la pornographie, mais ce côté assez débridé peut surprendre…

Quelques classiques du PC-8801 (liste non exhaustive) :

   

Alpha, un des premiers succès de Square (avant Final Fantasy). Un jeu d’aventure spatial mettant en scène une héroïne androïde sexy (contrairement à d’autres softs plus racoleurs, celui-ci n’intègre pas de scène hard, juste un peu de nudité partielle…)

The Scheme de Bothtec, premier metroidvania de l’histoire… sorti bien avant Metroid ! Et première bande-son à succès de Yuzo Koshiro. Un indispensable de la ludothèque, à la difficulté particulièrement relevée.

   

Super Pitfall de Pony Canyon. Contrairement à son homologue NES à la mauvaise réputation amplement méritée, il s’agit d’un excellent jeu de plateformes/exploration écran par écran.

Thunder Force de TechnoSoft. Les suites feront le bonheur des possesseurs de Mega Drive quelques années plus tard.

   

Dragon Knight, premier gros succès de la firme Elf, spécialisée dans les jeux polissons. C’est un dungeon crawler assez minimaliste mais à la bonne réalisation et au script très drôle.

Beaucoup plus fréquentable, la première version de Ys II par Falcom. Les fantastiques musiques vont contribuer pour beaucoup à la réputation de l’éditeur.

 

III > Synthèse FM, késaco ?

Inventée en 1973 par l’ingénieur John Chowning, la synthèse FM (pour Frequency Modulation) est un procédé de génération de sons employé principalement dans les synthétiseurs Yamaha de l’époque. Elle n’utilise ni banque d’instrument préexistante (comme les cartes sons MIDI classiques) ni de samples (comme l’Amiga). Le timbre de chaque instrument est déterminé directement par des paramètres de modulation de fréquence. Libre donc à chaque compositeur de créer ses propres sons.

La puce YM2608 utilisée dans les modèles mk2 et supérieurs était clairement une puce très haut de gamme pour l’époque. À titre de comparaison avec l’occident, les premières cartes sons ADLIB n’arriveront qu’en 1987, soit deux ans après la sortie du mk2. Autant vous dire que les compositeurs japonais s’en donneront à cœur joie ; un certain Yuzo Koshiro, indissociable des grands succès du Sega de l’âge d’or, signera notamment pour le PC-8801 les bandes sons cultes des jeux The Scheme et Misty Blue. Et que dire des fantastiques OST des jeux Falcom, Ys en tête (mais pas seulement) ?

NEC conservera une puce de type FM (mise à jour) pour le successeur du PC-8801, le fameux PC-9801, dont les OST continuent de faire le bonheur des aficionados sur VGMRip ou YouTube…

IV > Revival

En 2019, NEC annonce la sortie d’un PC-8001 miniature pour célébrer les 40 ans de la bête. Développé par HAL Laboratory, ce « PasokonMini PC-8001 » succède au « PasokonMini MZ-80C » qui rendait hommage à la presque aussi antique machine de Sharp deux ans plus tôt. Peu de choses intéressantes à se mettre sous la dent en matière de « pur gaming », puisque sur les 16 jeux inclus, l’extrême majorité provient de listings BASIC parus dans le magazine I/O à l’époque (notons quand même la présence du culte Space Mouse et du très impressionnant Hashire ! Skyline). HAL a quand même rajouté des portages maison inédits de Mole Attack et de Heiankyo Alien. Il est possible de rajouter des jeux téléchargeables, taper ses propres listings BASIC et les sauvegarder sur carte SD. On reste plutôt dans le domaine de la curiosité plus qu’autre chose… D’autant plus que la disponibilité de l’objet, offert exclusivement en cadeau avec un modèle de laptop NEC bien spécifique, est particulièrement confidentielle.

Certains jeux PC-8801 sont également disponibles sur le service de téléchargement de oldies japonais Project EGG (aux côtés de softs pour MSX, PC-98 et même console), avec un émulateur maison. C’est déjà plus intéressant pour les joueurs.

IV > Émulation

Les émulateurs PC-8801 émulent également le mode de compatibilité PC-8001 et la plupart des programmes écrits pour PC-8001 passent, à condition de choisir le bon mode au démarrage (souvent spécifié quand vous trouvez des images cassette). À titre personnel, j’ai obtenu de meilleurs résultats avec l’émulateur X88000 qu’avec les plus répandus Quasi88 ou M88, principalement du fait de la qualité de son émulation cassette. Impossible en revanche pour moi de faire fonctionner de façon convenable les émulateurs issus du Common Source Code Project de Takeda Toshiya. Si quelqu’un a eu plus de chance que moi, n’hésitez pas à me faire part de vos expériences !

En ce qui concerne les jeux PC-8801, la ludothèque est assez impressionnante et de nombreux programmes ont été sauvés de la détérioration progressive des supports physiques par la team Neo Kobe, pour le plus grand bonheur des pervers joueurs.

Le PC-6601 est beaucoup moins bien loti, beaucoup de jeux étant des downgrades des jeux PC-8801 existants. Il existe cependant un très bon émulateur de cette machine et des variantes : PC6001VW, si vous êtes curieux.

V > Conclusion

Les 8-bits de NEC ont marqué durablement un grand nombre de joueurs japonais. Si une grande partie de la ludothèque reste inaccessible aux joueurs ne parlant pas la langue, il y a néanmoins un grand nombre de pépites à découvrir. J’espère que cette modeste introduction vous aura donné envie de donner leur chance à ces machines méconnues et leurs ludothèques atypiques.

Crédits photos :

Site officiel de NEC : http://www.nec.com/

NEC Retro : http://necretro.org/

Mobygames : http://www.mobygames.com

Revenir à la page d'accueil